Carole Rama

« Une personne qui peint comme moi peut être libre, lesbienne ou putain, capable de dire des choses que d’autres femmes ne se seraient pas permis de dire, même en rêve. »

Restée dans l’ombre durant plus de soixante ans, Carol Rama a dû attendre ses 85 ans pour recevoir un Lion d’or à la biennale de Venise en 2003.
Et c’est aujourd’hui, à l’âge canonique de 97 ans, qu’une rétrospective révèle enfin son œuvre en France au musée d’Art moderne de Paris.

Née en 1918 dans une famille italienne conservatrice, Carol Rama est élevée dans la tradition patriarcale inhérente à cette époque, dure, coercitive, dont les contraintes imposées aux femmes sont pour elle un carcan insupportable.
Et, comme un acte de résistance pour conjurer le destin mortifère qui l’attend, elle s’intéressera dès son adolescence à des domaines qui touchent à l’abject : la sexualité, le handicap, la dégénérescence, la maladie, des centres d’intérêt absolument proscrits dans l’Italie mussolinienne des années 30.

Cependant, et sans aucune pudeur, elle transgressera rapidement ces tabous en réalisant ses premières œuvres qui seront très vite censurées et qualifiées d’« obscène » par les autorités italiennes.
Car il est à noter que Carol Rama n’a pas de formation artistique et c’est sans doute ce qui caractérise cette absence de complexe et cette spontanéité dans le débordement des codes qui lui permet de déployer son imagination avec une liberté sans égale.

C’est donc sans concession que l’exposition au MAM débute avec 3 tableaux où apparaissent sous un rouge épais et grumeleux des vagins sanguinolent et des Parques fantomatiques.
L’artiste est bien là, tapie dans l’ombre écarlate, sous atmosphère masturbatoire.
On est prévenu.

Lorsqu’on découvre les œuvres de Carol Rama, on croit donc, à tort, assister à une décadence intérieure mais c’est, au contraire, armée d’une lucidité archaïque, qu’elle nous jette au visage un monde d’un érotisme tonitruant : des langues tirées, rouges et insolentes, des bouquets de pénis tentaculaires jaillissant d’entre des jambes spasmodiques et jouisseuses, des objets hétéroclites qui s’accumulent, des scènes zoophiles ou scatophiles que l’artiste n’hésite pas à figurer, des ossatures métalliques entravant des corps dépenaillés, souvenirs lointains mais tenaces d’un passé psychiatrique familial troublé…

De ces réminiscences et sous un trait faussement naïf d’aquarelles aux teintes rosées, Carol Rama recrache des corps de femmes douloureux et affectés mais éminemment désirants et vivants qui semblent nous dire : « Oui, je suis cassée, je boite mais je jouis et je jouirai encore et encore ! » À travers ces représentations, Rama ne nous donne rien d’autre à voir que le plaisir féminin libéré de toute contrainte sous un jour animal et violent.
??Et que dire de ces accumulations de dentiers, de prothèses de pieds, de membres éparpillés…
?On est tenté d’évoquer des fétiches mais ce serait user de trop de facilité au risque de l’enfermer de nouveau dans une vision normative d’un corps pathologique et normé.(1)
Non, la démarche de Carol Rama consiste à explorer des terrains inconnus pour échapper à une vision binaire et fermée de la sexualité, une aventure sauvage et sans filet qui exclut toute tentative de classement dans une sexualité genrée.

?En effet, à travers l’utilisation qu’elle fait du caoutchouc, du latex et autres matières molles évoquant la débandade -ou plus précisément la mise au repos de la verge- Carol Rama ne propose donc ici rien d’autre qu’une remise à plat des sexes. À travers son approche intuitive de la sexualité au delà du seul genre féminin/masculin, elle se fait précurseur d’une démarche annonciatrice du Gender Studies.
Et sur ce point, on peut noter la pertinence de l’évocation du mythe des Parques -divinités détentrices du destin des Hommes- dans la série Le Parche comme représentation d’une possibilité autre dans l’existence, une troisième voie envisageable au delà de la dualité féminin/masculin, inconnue, insaisissable et multiple mais bien autre.
??Tout au long de sa vie donc, Carol Rama n’aura de cesse de contredire son discours: jouant avec malice de ses ambiguïtés, elle se camoufle et brouille les pistes, une stratégie de résistance typique que l’on retrouve tout au long de son travail, magistrale de ténacité mais qui lui vaudra, à l’exception de quelques rares initiés de sacrifier son œuvre entière à l’anonymat le plus total jusqu’à aujourd’hui.
?? Artiste à la marge et invisible aux yeux du monde, (bien qu’ayant côtoyé Man Ray, Lea Vergine , Carlo Molino, son ami intime et croisé Andy Warhol entre autres), Carol Rama n’a cependant jamais transgressé aucune règle puisqu’elle semble n’en avoir jamais connues.
« Dangereuse car au delà de libre » donc (3), elle porte en elle des fulgurances que nul ne peut retenir et qu’elle seule peut traduire dans un langage outrancier qui est le sien.
C’est donc librement et impunément que toute sa vie, et aujourd’hui encore, elle n’a cessé de peindre, de dessiner et de bricoler sans autre besoin que celui de soigner ses souvenirs, et c’est bien l’expression de ses obsessions de femelle excentrique et définitivement marginale qui charge ses œuvres d’une puissance érotique dévastatrice qui nous plaque au mur de notre propre existence.
Une œuvre fleuve à découvrir et à méditer avec grand intérêt au MAM de Paris jusqu’au 12 juillet prochain.

(1) « …Sans répression du fétichisme, tout organe serait potentiellement sexuel. Par conséquent, la notion de fétichisme traduit la tentative de pathologiser toute pratique religieuse et sexuelle qui dépasse les limites de la raison coloniale et de l’économie libidinale hétérocentrée. Dire que l’oeuvre de Carol Rama est fétichiste serait l’enfermer de nouveau dans cette logique normative. » (voir catalogue de l’exposition p.30-31.)
(2) Un oeil théorisé par Georges Bataille dans son ouvrage « Histoire de l’oeil ».
(3) Expression donnée par Anne Dressen, Commissaire de l’exposition au MAM lors de la conférence « Traumanatomie » à la Maison Rouge le 10 avril 2015.

http://www.mam.paris.fr/

http://next.liberation.fr/culture/2015/04/27/carol-rama-un-siecle-de-passions_1272258

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