Sabiha Gokcen , une badass volante

Par Bibiche

Si tu es déjà allé.e en vacances en Turquie, peut-être as-tu remarqué l’aéroport Sabiha Gokcen à Istanbul. Cette femme est la première femme pilote de toute l’histoire de l’humanité. Voici son histoire. Toum toum.

D’abord, replaçons le contexte historique. Après tout, en histoire en France, on apprend pas grand chose de la Turquie, mais normalement vous devriez être au courant que pendant la Première Guerre mondiale, ce pays était encore dans l’Empire ottoman et était un allié de l’Allemagne. En 1919 débute la guerre d’Indépendance menée par Mustafa Kemal Atatürk et se finit en 1923 avec la création de la Turquie. Atatürk en est son fondateur et son premier président. Il a un vrai désir de modernisation, et pense que l’aviation tient une grande place dans l’avenir de son pays. Voilà, gardez ça dans un coin de votre tête, on y reviendra plus tard.

Sabiha Gokcen naît le 22 mars 1913 à Bursa. Son père meurt quand elle a 7 ans, et son grand frère décide de rejoindre les troupes d’Atatürk pendant la guerre d’Indépendance. En 1925, Sabiha a 12 ans, et sa mère meurt à ce moment-là. Elle reste vivre avec son frère et sa sœur. À cette époque, elle pense déjà faire des études, malgré une situation financière difficile. Lors d’une visite d’Atatürk à Bursa, elle décide d’aller le trouver alors qu’il visite un jardin et lui explique son envie d’étudier et son manque de moyens. Cette histoire semble toucher Atatürk, puisqu’il décide de l’adopter (en fait il adoptera en tout dix enfants, dont sept filles).

Selon Atatürk, l’aviation doit être développée en Turquie (cf. premier paragraphe. Suivez un peu !) Grâce aux donations du peuple – qui ont visiblement un sens de la citoyenneté hyper accru – il achète des avions, et une véritable industrie se met en route. Il a pour projet de faire participer Sabiha. D’ailleurs, il va souvent mettre en avant ses filles adoptives, les plaçant à des postes importants. En 1933, on fête les 10 ans de la création de la république, et Atatürk cherche à faire progresser son pays encore plus : il accorde le droit de vote aux femmes en 1934. Cette même année, il établit aussi le principe de nom de famille dans le pays. Sabiha, qui a 21 ans, aura pour nom Gokcen, parce que « gok » signifie ciel, là où il voudrait la voir. Il crée une école de l’aviation en Turquie appelée « L’oiseau turc », et Sabiha en est le premier élève de sexe féminin. En 1935, il envoie 8 élèves dans une école de planeur en Russie, et Sabiha se démarque encore par son genre, car elle est la seule femme de l’école. Elle va ensuite à Moscou pour apprendre à piloter un avion à moteur, mais elle retourne au pays avant même de commencer : elle apprend que sa sœur adoptive vient de mourir. L’année suivante, elle est envoyée à Eskisehir pour recevoir une éducation militaire. Là encore, c’est loin d’être anodin : elle n’a aucune connaissance en la matière et est une femme, ce qui implique pas mal d’adaptation et de changement (les uniformes, la création d’avions jusque-là inappropriés pour les femmes, etc). Pour dépasser le statut d’apprenti, elle vole deux fois plus longtemps que les autres. En 1937, elle décide de rejoindre une mission dangereuse. C’est un succès, et elle gagne le respect de ses camarades et de ses supérieurs. Elle reçoit une médaille et devient populaire dans le monde entier. Le 30 août de cette même année, elle est diplômée en tant que pilote dans l’armée de l’air.

Les années 30, comme vous le savez, c’est une période qui commence à sincèrement puer du uc pour l’Europe. Atatürk tient à rester neutre mais prend les mesures nécessaires en cas de conflit, notamment en signant des traités de paix avec les pays frontaliers. Sabiha rencontre le comité des Balkan et commence un tour en avion, seule, en s’arrêtant à chaque capitale, pour promouvoir le pouvoir de la Turquie et valoriser l’image de la femme. Seulement, Atatürk a des problèmes de santé. Inquiète, elle retourne finalement en Turquie. Il meurt le 10 novembre 1938, qui est déclaré jour de deuil national. Sabiha a 25 ans. C’est un coup dur pour elle. Elle décide finalement d’aller de l’avant et se consacre pleinement à l’aviation. Elle devient prof dans l’école « L’oiseau turc » et y reste jusqu’à sa démission en 1954. Elle devint ensuite membre du conseil exécutif de l’aviation turque.

Elle est invitée aux États-Unis à deux reprises dans les années 50, et on lui organise un tour du pays pour parler de son padre, de l’aviation et surtout de la place de la femme dans ce domaine (NB : aux States, les femmes sont autorisées dans l’aviation depuis 1976, et dans les zones de combats, comme ce que faisait Sabiha Gokcen, seulement depuis 1993. Ouais, c’est tard).

A l’âge de 84 ans, elle est nommée au Maxwell Air Force Base aux USA comme un des vingt pilotes les plus reconnus de l’histoire. C’est la seule femme de la liste. Durant la cérémonie, elle raconte qu’elle est la première femme à avoir volé 8000 heures, jusqu’à 32 heures pendants les combats, dans 22 avions différents. Tout le monde est sur le cul, ils sont tous bouche bée.

Le dernier vol de Sabiha s’effectue en 1996 avec le Français Daniel Acton dans le Falcon 2000. Elle meurt à Ankara en 2001, où la même année un aéroport d’Istanbul prend son nom. C’est la première fois qu’un aéroport prend le nom d’une femme. La Fédération aéronautique internationale a créé en 2002 en sa mémoire une médaille qui porte son nom, médaille « réservée aux femmes qui ont accompli des exploits remarquables dans les sports aériens ».

Cet article n’aurait pas été possible sans la précieuse traduction de Sultan A.

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