Le passage de fillette-objet à femme forte

Par Vera Dellamorte

Quand j’étais petite, je savais deux choses : papa m’aimait beaucoup et je détestais la coupe au bol qu’on me faisait une fois par an, que je le veuille ou non.

Bien entendu il y avait énormément de choses que j’ignorais à l’époque de mes six ans, comme par exemple que l’amour de papa n’était pas ce que l’on peut appeler « normal », mais qu’au contraire ça dépassait largement les habituelles relations père-fille que vivaient mes camarades de classe. En grandissant, je ne comprenais pas trop, mais, au fur et à mesure, j’ai senti une sorte « d’éveil » s’emparer de ma petite caboche enfantine et, vers 8 ans, je compris enfin que ce qu’il se passait dans l’intimité d’une chambre, toujours dans le noir, n’était pas normal et que c’était vraiment mal.

J’ai aujourd’hui 26 ans et mon cerveau refuse souvent de me repasser les rediffusions de ce genre de souvenirs… Il m’arrive d’avoir des « flashs » soudains qui me rappellent des scènes que j’aimerais laisser tranquillement reposer dans des zones obscures et inaccessibles de mon crâne, mais au fond, même pour ça, ce n’est pas moi qui décide. Le sujet ne m’a jamais effrayée, j’avais juste peur de devenir un jour comme le monstre qui avait forgé ma peur du noir et mes penchants sexuels vers les hommes plus âgés ou vers les expériences sexuelles diverses (non non, « 50 nuances de Grey » n’est pas encore dans mes plans et je ne suis pas devenue escort girl non plus !) Heureusement pour moi, ma folie est devenue humour et surtout une grande force que j’oublie parfois.

À 15 ans, j’ai cherché à nommer l’innommable via des cris sourds que personne ne semblait percevoir vraiment. Je fuyais de chez moi, je buvais et fumais énormément (j’ai arrêté depuis) et je testais certaines drogues comme le LSD. Je me souviens de deux fois particulières : une fois quand j’avais 8 ans, j’avais persuadé une amie de m’accompagner et on est parties à pied, franchissant la frontière andorrane pour partir je ne sais où en pleine nuit… On nous a vite retrouvées, et quand ma mère a essayé de comprendre, j’ai fermé ma bouche et j’ai tendu ma joue. La seconde fois, à 13/14 ans, abordée dans un bus par des garçons de mon collège, j’ai accepté de partir avec eux, conclusion : 4 jours chez l’un d’entre eux à fumer des joints, baiser, et c’est là où j’ai fait mon premier bad trip avec un ecsta.  En rentrant chez moi après un passage chez les flics, je me souviens encore de la baffe de ma mère, inquiète mais en colère, contente de me récupérer en un seul morceau… Même si à priori j’avais besoin d’une bonne douche.

Mon enfance et mon adolescence sont relativement floues dans mon esprit, j’ai parfois l’impression que quelqu’un a trouvé le bouton pour me mettre en veille et que ça marche depuis ce jour où quelqu’un a appuyé fort dessus. J’ai eu des passages de grande détresse, que je comblais par des expériences diverses, surtout en rencontrant des inconnus du net ou en m’infligeant des blessures dont j’ai encore les marques. Comme beaucoup d’autres, j’ai aussi songé à mettre fin à mes jours, mais j’aimais la vie malgré ma souffrance et j’ai rapidement trouvé une échappatoire : la musique, l’art et la littérature, les jeux vidéo et les voyages. Je peux aujourd’hui dire que ces choses-là m’ont sauvé la vie et m’ont aidée à me bouger les fesses pour aller de l’avant.

À 15 ans et demi je me suis faite émanciper avec l’accord de mes parents, j’ai un peu travaillé en tant que baby-sitter chez ma mère et puis, un jour, j’ai trouvé une autre sortie de mon enfer particulier avec lequel je vivais toujours mais amoindri (moins d’attouchements mais une constante et perpétuelle présence perverse et vicieuse de la part de mon paternel) : les hommes. Ce qui est relativement drôle puisque je me suis tournée vers le genre qui m’avait détruite. Sur l’un de mes jeux, j’étais tombée sur un gars sympathique qui m’avait rendu visite plusieurs fois et avec qui j’ai fini par aménager sur Toulouse… Quittant mon pays et laissant derrière moi l’odeur âcre et désagréable de l’innocence gâchée.

Peut-être que dans un prochain article je vous parlerai de mes relations, toujours tordues et jamais tranquilles ni sereines dues à mes traumas d’enfance qui m’ont sans doute rendue fragile sous certains aspects… Il m’aura fallu 26 ans pour ne pas permettre à quiconque de m’utiliser d’une façon ou d’une autre.  Quoi qu’il en soit, j’en ai énormément voulu à ma mère qui était au courant de la situation et qui, comme moi, victime de la situation mais à un degré différent, n’a jamais réagi à quoi que ce soit et qui, encore aujourd’hui, refuse la réalité quand on la lui met sous le nez.

Avec tout mon amour, pour celles et ceux qui lisent ces mots : battez vous, quoi qu’il arrive.

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